Voyage au coeur de soi-même grâce au Champ d’Argile®

Karlfried Graf Dürckheim et la thérapie initiatique : chemin de maturation

Voix d’Assise n° 5 – Printemps-Eté 2023 | Voir ce numéro

Il y a quelques mois, quand on m’a demandé d’écrire un article pour la Voix d’Assise, le titre « voyage au
cœur de soi-même » s’est imposé : voyage, terme souvent utilisé par les personnes à la fin de leur séance
de Champ d’argile, voyage sans carte et sans destination connue, voyage vers l’inconnu de soi,
quelquefois voyage vers le très vaste, vers la plénitude et la joie …

Bénédicte de Nazelle

Je voudrais commencer par exprimer toute ma reconnaissance à ceux que j’ai rencontrés sur mon chemin :
tout d’abord, ma reconnaissance envers Jacques Breton, qui m’a mise sur la voie, alors que j’étais très « paumée » intérieurement, et qui m’a fait confiance par la suite, reconnaissance immense envers Graf Dürckheim, qui m’a mise en chemin vers une autre dimension en moi, vers un autre espace de conscience.
Et ma reconnaissance enfin envers ses collaborateurs qui m’ont accompagnée pas à pas.

A la suite d’un long séjour en Allemagne à Rütte en 1986/87 dans le centre créé par Graf Dürckheim, de retour en région parisienne, j’ai eu la chance d’entendre parler d’une formation qui se déroulait à Genève : formation à l’accompagnement du travail au Champ d’argile, animée par Barbara Osterwald, proche du créateur de la méthode, le professeur Heinz Deuser.
A l’époque, j’avais expérimenté diverses thérapies initiatiques lors de mes séjours à Rütte, mais très peu le Champ d’argile. J’étais formée à la Leibthérapie, thérapie du corps qu’on est, avec Wolfram Helke, au travail de la boule d’argile avec Sabine Venohr, au dessin méditatif avec Elisabeth Rasehorn. J’ai été
habilitée par Maria Hippius, femme de Graf Dürckheim, à accompagner des personnes. Dès mon retour en France, j’ai animé des stages avec Jacques Breton et j’ai commencé à recevoir en thérapie individuelle, mais ma tête avait « soif » de mieux comprendre ce qu’était la thérapie initiatique – initiare signifie : « s’ouvrir au mystère, ce mystère que nous sommes dans notre être essentiel ». J’ai donc saisi cette chance de pouvoir poser des questions en français à Barbara Osterwald, ancienne professeur de français, qui enseignait dans ma langue. Je me suis donc lancée dans cette formation, et au bout de peu de temps, j’ai été prise par la force et l’intelligence de cette approche.
Le Champ d’Argile a peu à peu pris une place centrale dans mon travail de thérapeute, bien qu’il m’ait fallu beaucoup de temps pour appréhender l’apport théorique formalisé par Heinz Deuser.

Depuis 2010, j’ai la joie de pouvoir partager ma passion en assurant la formation de thérapeutes
francophones : je retransmets mon expérience et les recherches théoriques toujours en évolution de
Heinz Deuser. Début janvier 2022, j’ai commencé à accompagner ma 5 ème promotion d’élèves.

Qu’est ce que le Champ d’Argile ?


Concrètement le Champ d’argile consiste en une boite rectangulaire en bois contenant une vingtaine de kilos d’argile malléable posée sur une table ; un bol d’eau est placé à coté. Ce dispositif très original a été créé dans les années 70 par le professeur Heinz Deuser, dans la mouvance de la thérapie initiatique de Karlfried Graf Dürckheim. Il sollicite le toucher, nos capacités sensorielles, c’est à dire l’haptique , et tout le corps : les vingts kilos demandent un engagement physique important. Il est à noter que les trois matériaux mis à disposition : l’argile, le cadre en bois, et l’eau, offrent des qualités sensorielles très différentes.

Le travail est accompagné ; en effet la présence du thérapeute est indispensable dans cette aventure qu’est la rencontre avec soi-même. Le thérapeute donne du soutien, des permissions, de la sécurité, il est là, présent.

Lorsque je reçois quelqu’un, après un bref échange verbal, je propose à la personne qui vient me voir de s’installer en face du Champ, de fermer les yeux et de toucher tout ce dispositif installé sur la table : le cadre en bois, l’argile et éventuellement le bol, l’eau, la surface de la table. Une consigne : touchez à tout
et laissez faire les mains, suivez toutes les impulsions et les envies qui surgissent.
Les séances sont de durée très variable : en général 30 à 45 mins, jusqu’à ce que tout ce qui devait se vivre pour cette fois se soit vécu. Plus d’impulsion, plus de mouvement, plus de besoin, la personne sent qu’elle est arrivée au bout de son travail ; elle revient à elle et presque toujours se réinstalle en elle-même dans une belle verticalité, terre-ciel, fruit d’une réorganisation intérieure intégrant la nouvelle énergie libérée par le processus de transformation.

Quand le travail est terminé, nous prenons un temps ensemble pour reparler du processus vécu ;
éventuellement des liens avec des éléments biographiques se font, du sens émerge. En effet, quand c’est possible, prendre conscience de ce qui s’est joué dans le champ est fructueux et favorise le chemin de transformation.

Qu’est ce que le Champ d’Argile peut apporter ?
Que vient-on chercher en pratiquant le Champ d’Argile ?


Pourquoi certaines personnes viennent-elles toutes les semaines pendant parfois des années ?

Pourquoi une personne témoigne-t’elle que cela a été un des plus beaux cadeaux de sa vie ?

En reprenant le livre de Graf Dürckheim « Pratique de la voie intérieure – le quotidien comme exercice »,
livre qui m’accompagne depuis 40 ans et que je comprends à chaque fois un peu plus au fur et à mesure de
ma propre évolution, je suis frappée par les premières pages du premier chapitre nommé « le Chemin de la
métamorphose » :

Tout travail, tout métier, tout art, exige un entrainement pour que « l’oeuvre » réussisse… Ceci est
également valable pour la réussite de l’oeuvre la plus importante de notre vie : la réalisation de notre
être »
« Tout ce qui est vivant doit se développer, en vue d’une « réalisation », et il en va de même pour
l’homme. » … « Il doit se prendre comme un ouvrage, entre ses mains, s’exercer sans cesse en vue du plein accomplissement de cette « oeuvre ». L’oeuvre la plus importante, pour l’homme, est donc « lui-même », « lui-même » en tant qu’homme ».

« La réussite de l’oeuvre intérieure est le fruit de la « maturation » humaine »

Karlfried Graf Dürckheim


Je pourrais encore citer de nombreuses phrases de ces premières pages tellement j’y trouve des correspondances avec la dynamique de transformation initiée par le Champ d’Argile.Toutes ces années d’accompagnement en tant que thérapeute (près de trente ans) me confirment qu’il s’agit bien de cela : la transformation en vue d’une maturité toujours plus grande, fruit du lien rétabli avec les forces de vie qui sont au plus profond de chacun.
Pourquoi des personnes demandent-elles à venir travailler avec le Champ d’Argile ? Les raisons exposées lors du premier entretien sont très variables : la curiosité, un certain mal-être, un état dépressif, des difficultés relationnelles, une situation de crise, une désir de sens, une envie de transformation …

Processus du travail au Champ d’argile


La base du processus : toucher, être touché,
Le toucher est un sens qui se caractérise par son coté double : simultanément je touche un autre, en l’occurrence l’argile ou les bords en bois du Champ d’argile, et cet autre me touche, et produit en retour une sensation, un ressenti.

« La compréhension haptique englobe toujours deux champs d’expériences : pendant que nous touchons quelque
chose d’extérieur, nous sommes simultanément touchés de l’intérieur dans notre être psychologique.
Simultanément se développent une relation en direction de l’intérieur de soi et une relation vers l’extérieur. »

Heinz Deuzer

Les premiers touchers exploratoires permettent à la personne de se situer et de se connecter à elle-même. Ce qui se produit plus ou moins rapidement selon les personnes,. Il arrive que la peur, l’appréhension plus ou moins consciente retarde ce premier lâcher-prise. Il s’agit d’accepter de sentir, de ressentir et de lâcher les idées préconcues, les attentes, pour aller vers ce qui est inconnu, grâce à l’attention portée aux sensations

Champ d'argile, début de séance deux mains posées sur la surface de la terre

A partir du moment où la personne arrive à être plus en lien avec elle-même, elle peut commencer à être attentive à ce qu’elle touche ainsi qu’aux impulsions aussi petites soient-elles qui surviennent. Ses gestes vont être dirigés par une instance en elle qu’elle ne connait pas ; se laisser guider, laisser faire les mains et l’aventure commence, le voyage intérieur, le chemin de la métamorphose. Ce voyage suit un itinéraire très précis mais la carte n’est pas connue par le moi conscient. Elle se dévoile au fur et à mesure.

« Quand il s’agit de la voie intérieure, c’est dans le corps aussi qu’il (la personne) perçoit celui qui le guide, le maitre intérieur »

K. G. Dürckheim


C’est donc une approche qui fait principalement appel au corps, aux ressentis corporels, aux impulsions.
Il s’agit de se mettre à l’écoute de son corps, au niveau sensoriel. On expérimente alors combien le toucher réveille d’anciens vécus relationnels, des manques, des besoins non satisfaits, des traumas … et aussi des ressources créatives pour transformer les blocages et les entraves ; ces ressources émergent grâce au lien qui se tisse avec l’élan vital, cette force de vie en nous qui pousse et nous conduit vers un accomplissement plus grand de nous-même.

« Il (le corps) est le moyen spatio-temporel d’être un sujet et de devenir soi-même »

K. G. Dürckheim

Lorsque j’accompagne une personne, je suis très attentive à soutenir les mouvements portés par la pulsion de vie à l’oeuvre dans le processus. En tant qu’accompagnant, j’ai la confiance absolue que la personne va trouver, à son rythme, le chemin lui permettant de satisfaire les besoins activés par le toucher de l’argile.


Quelques témoignages


« Cette présence soutenante à mes côtés – même si je n’avais pas envie de parler et ne répondais pas toujours à tes questions – était essentielle. Je n’étais pas seule.
Il y avait toi, l’argile et moi.
Et entre nous : la vie, palpable »

« C’est sans doute cela le plus beau : ne rien chercher. Ne rien vouloir. Et finalement, le résultat est toujours parfait. »

« La liberté est là, juste laisser faire, toucher et être touchée, lâcher prise. Mes mains parlent, cherchent, tâtonnent, creusent avec soin la matière glissante et créent leur petit chemin. Je ne sais pas du tout ce qu’elles font et si je les suis, c’est simplement parce que c’est bon, comme un élan vital qui sortirait au travers d’elles, une sensation intense, très agréable. »

« Mon corps s’est exprimé instinctivement au contact de l’argile. Ainsi, le travail avec la terre m’a permis très naturellement de mettre en lumière nombre de mes blocages. Dans ce cadre en bois rempli d’argile, mes mains construisaient des monticules, érigeaient des remparts, puis vidaient l’espace de sa terre…
Grâce à S*, qui m’a guidé avec justesse pendant mes séances, mes mains ont raconté ce dont je n’avais pas conscience.
Le champ d’argile m’a donné une mine d’informations précieuses pour continuer à cheminer. Cela m’a aussi fait prendre conscience que mon corps est le premier outil dont je dispose ici, sur Terre. Et j’apprends petit à petit, à me le réapproprier.

Le champ d’argile a été pour moi, une merveilleuse découverte ».

Des étapes du processus sont repérables, différentes pour chacun mais avec des constantes.
D’abord toucher, trouver des appuis, de la confiance soit avec le cadre, soit avec l’argile. En effet gagner de la sécurité en éprouvant la stabilité ou la solidité du dispositif est indispensable pour se lancer dans le processus, et s’ouvrir à l’inconnu de soi.
Puis pénétrer, prendre, souvent trouver une bonne prise ; avoir une bonne quantité d’argile dans les mains est profondément sécurisant :

« j’ai quelque chose dans les mains, je peux tenir et cela me tient, me retient »

champ d'argile

Cette première prise donne une orientation, une direction ; la sensation de sécurité est renforcée : « je tiens un volant, je peux me diriger » m’a dit une femme

Et puis la personne, poussée par un besoin, un manque, une nécessité intérieure encore inconsciente, va entrer en action ; chaque action a un effet sur la matière argile mais aussi un effet de transformation intérieure. Ce qui se passe dans le champ est un reflet de ce qui se passe dans le corps, et inversement..
quelques exemples qu’on peut observer fréquemment :
séparer → je me sépare de
décoller l’argile du fond → je me décolle (d’un ancien vécu)
construire une forme → je me construis, je me donne forme
vider le champ → je me désencombre

De très nombreuses actions sont possibles avec cette argile malléable et avec le cadre, non moins important.

A chaque instant, il y a toujours intériorisation et extériorisation. Ce qui est en dehors est en dedans, et ce qui est
en dedans est en dehors ».

K. G. Dürckheim


Quelques thèmes qui reviennent souvent


Sortir de l’impuissance, ou de l’ambivalence : je peux agir, je peux transformer, je peux me libérer, je peux choisir ….

En illustration, voici un exemple récent :Une femme d’une cinquantaine d’année qui vient depuis plus de deux ans, mais d’une façon assez irrégulière arrive avec un grand sentiment d’impuissance et de découragement ; elle connait intellectuellement la cause de ses peurs très invalidantes, dues à de graves traumatismes d’enfant mais ne voit pas comment sortir de cette incapacité à agir. C’est ce qu’elle exprime en arrivant.

Elle s’installe devant le Champ. Le début est difficile. Elle commence par toucher très  légèrement  tout le dispositif, puis le talon de sa main droite commence à repousser un peu l’argile, ensuite le pouce de la même main pénètre la surface à différents endroits, il n’y a pas beaucoup d’énergie, elle trouve l’argile dure, mais elle peut commencer à agir avec sa main droite, la main gauche restant en appui sur le cadre ; grâce au travail préalable du pouce elle peut empoigner un peu d’argile, puis elle va chercher de l’eau pour s’enduire l’avant bras droit (se renforcer); à ce moment la tristesse l’envahit, elle pose le front sur le champ d’argile et pleure un bon moment.

Quand elle se relève, elle enlace le cadre, puis pénètre avec les deux pouces, et  commence à arracher un morceau qu’elle met à droite sur la table, et peu à peu, toute l’argile est arrachée par poignée et sortie à droite et un peu à gauche, finalement elle balance les tas d’argile par terre sur le sol, elle vide avec application le champ, le nettoie de la même manière. Les gestes sont maintenant efficaces.

Vient ensuite des gestes d’appropriation du Champ et de l’espace dégagé : c’est à elle, bien à elle

Elle se redresse, sa respiration est devenue plus facile, plus ample.

« Il y a de la place », « il n’y a plus tout ce qui m’emmerde …» dit elle

En ouvrant les yeux, elle s’exclame « c’est magique »
Elle ressent de l’espace en elle, l’énergie qui circule, une force nouvelle

Sa posture est très différente, elle a trouvé une belle verticalité

Une vraie métamorphose est visible dans sa façon d’habiter son corps  mais il lui faudra certainement du temps pour se libérer de l’emprise de ses terreurs enfantines et des interdits qui la paralysent.

Se libérer de ce qui nous encombre, de ce qui nous étouffe,  de ce qui nous empêche d’être nous-même…

injonctions, croyances, anciennes fidélités, interdits, « bonne éducation », traumas, héritages paternels ou maternels, relations toxiques… ce qui  inconsciemment nous empêche  de vivre pleinement, d’être vivant, d’être relié à notre élan vital. Cela se traduit par des gestes : séparer, trancher, diviser, décoller, sortir l’argile et  peut s’accompagner de colère : taper, déchiqueter, mettre en morceaux,  arracher, jeter …

Témoignage d’une femme :

« Ne rien faire – et pourtant quelque chose se fait

J’ai eu ce sentiment lors de la première ou deuxième séance… J’avais enlevé des morceaux d’argile pour les rejeter hors du champ, avec cette sensation que je me débarrassais de « mes parents en moi », ce qui en moi n’était pas vraiment moi. Et en sortant, comme je me sentais légère ! J’ai pensé en marchant : « ça y est, c’est fait ». Et vraiment, j’ai ressenti que cela était. Avec les mots, je n’ai jamais eu cette sensation. Je pouvais dire quelque chose qui me semblait essentiel pendant une séance de thérapie, et le redire encore, et l’écrire  – mais c’était comme si les mots s’envolaient, et qu’il fallait rejouer la scène à l’infini. L’argile, c’était plus incarné. Je peux encore sentir aujourd’hui le geste de mes mains ôtant les morceaux, et le chagrin dans mon corps, et voir ces morceaux sur la table, à côté du cadre. C’est du concret ».

Intégrer

…incorporer, prendre ce qu’il est nécessaire de prendre, chérir, mettre contre son cœur, enlacer, se nourrir (on parle de saturer un besoin). La personne va transformer le champ d’argile, l’argile ou le cadre,  en fonction de son besoin du moment, en  recherchant souvent une qualité particulière : par exemple une recherche du doux, – ou de fluide, ou de plein, ou de solide, de dur, de clair, d’espace, d’enveloppant…-. Selon la qualité qui est recherchée, la manière de toucher l’argile ou le bois, les gestes, vont être très différents.

Champ d'argile séparation et transformation 1
Champ d'argile séparation et transformation 2
Champ d'argile séparation et transformation 3

Cela peut aussi prendre la forme de la rencontre des opposés et de leur intégration : doux/dur : – par exemple enduire le cadre en bois d’argile pour que le dur soit en même temps doux -, masculin/féminin, droite/gauche, carré/rond … 

 Je me rappelle d’une jeune femme qui, après avoir vidé toute l’argile, a longuement touché le champ vide, les bords, les angles, le fond, la structure,  puis est allée chercher le bol, rond, l’a placé au centre du champ ; et de même qu’elle avait longuement touché le bois du champ, le dur, les coins,  les arêtes, elle a pris contact avec l’extérieur du bol en prenant son temps, le rond, le doux, le plein, puis ses mains sont passées alternativement des bords anguleux du cadre à la forme ronde du bol. Après un long moment, elle a retiré le bol et l’a remis sur la table. Elle a satisfait son besoin d’intégrer ces deux qualités, maintenant complémentaires qui lui permettent de se trouver dans sa juste verticalité. 

Dans le travail au Champ d’argile, on est mu par une nécessité intérieure qu’on ne comprend pas sur le moment mais qui s’exprime dans les gestes, par le corps. C’est l’intelligence du corps qui guide les mains: ce qui est magnifique, c’est que la personne va peu à peu trouver le chemin et l’énergie en elle pour  se transformer et aller vers elle-même. Le thérapeute ne fait que soutenir, donner des autorisation si besoin est, mais surtout il est là, autre humain au coté de celui ou celle qui se risque dans cette quête. Car le voyage  amène souvent à traverser des zones d’ombre, des blocages, des crises plus ou moins fortes où il faut abandonner d’anciens mécanismes pour s’ouvrir à ce que la vie demande. Ce qui peut prendre un certain temps, de séance en séance,  pour que cette première étape de mise en ordre, de guérison intérieure  et de différenciation s’effectue.

Témoignage d’une femme  : « c’est une véritable rencontre avec soi même qui se fait par étapes, je suis passée de l’affrontement avec la matière à la douceur et la fluidité du geste, les premières séances ont été très physiques, vécues comme une confrontation puis petit à petit il y a eu un peu plus de lâcher prise »

« Cette vie nous pousse en fonction de sa propre loi vers une prise de conscience, une réalisation, une libération, et un accomplissement personnel »

K. G. Dürckheim

Rejoindre son propre fond 

Dans un second temps, mais quelquefois dès le premier travail au Champ d’argile, la recherche de la personne va s’orienter  vers l’expérience d’un espace, ou d’un centre,  ou du fond ; il n’y a plus à se confronter à un autre (image parentale ou autre). 

«  J’ai vécu cette expérience du toucher de l’argile comme une naissance de mon être profond, comme un révélateur de soi, dans toute sa profondeur, comme si mon être remontait à la surface !
 c’est comme une révélation de soi !
 »

Parfois le cadre est complètement vidé, l’argile n’est plus ce qui est intéressant.
Souvent la qualité du geste change : gestes lents, gestes habités, avec une grande qualité d’écoute, les mains deviennent surtout organes réceptifs. Le matériel est au service des besoins profonds de la personne, besoins immatériels. 

Un homme, musicien, se ressentait à la fin de sa séance comme un instrument bien accordé, bien ajusté.  Le moi se met au service du soi, ou de l’être selon la terminologie de  Graf Dürckheim, et le corps peut résonner du son de l’être.

« Je crois que l’attitude de base est celle d’être au service de quelque chose de plus profond en soi-même »

K. G. Dürckheim

Dans cet article, destiné à la Voix d’Assise, il me semble possible d’aborder un aspect du Champ d’Argile peu décrit jusqu’à présent mais dont je suis témoin assez fréquemment : certaines personnes qui ayant, pour la plupart, déjà fait un assez long travail de mise en ordre et de libération, s’ouvrent à un autre niveau d’expérience, un autre niveau de conscience ; le travail n’est plus au niveau biographique : se libérer de certains aspects, nourrir et intégrer d’autres aspects. Elles accèdent  à un niveau plus subtil, à des instants privilégiés d’éternité, de paix, de vastitude …

On peut supposer qu’en étant  pleinement ouverte à ses sensations, la personne se trouve dans l’ici et maintenant, unifiée, présente : ce qui ouvre les portes à des ressentis  rarement éprouvés dans la vie ordinaire.

L’homme éprouve le soutien d’une force incompréhensible qui le rattrape et, en l’embrassant, lui permet l’ouverture totale. En s’abandonnant à elle, de « séparé »  qu’il était dans l’existence, il se trouve relié et sauvé dans le refuge de l’amour. 

K. G. Dürckheim

(…) Ce sont des expériences qui, bien que fugaces, transforment profondément. Elles bouleversent la relation à soi, aux autres, à l’environnement.
Les personnes expriment souvent un grand sentiment de gratitude : ces expériences ouvrent le cœur, et provoquent une dilatation, une expansion de tout l’être. Elles insistent pour dire que ce n’est pas de l’ordre du rêve, mais d’une réalité à laquelle elles ont accès. On ne peut pas faire semblant dans le Champ d’argile..

« Chaque fois que l’Etre nous empoigne, l’arrière-plan psychique change. Une puissance, une joie, un amour apparaissent, qui semblent incompréhensible et dénués de tout motif à ce « moi » qui cherche à tout saisir rationnellement ».

« Nous sommes entièrement « présents », totalement « là » et malgré tout nullement orientés vers quoique ce soit de précis. Nous nous sentons comme sans aspérité, lisses et harmonieux à l’intérieur de nous-même, et tout à la fois « ouverts ». Grâce à cette ouverture, une plénitude profonde émerge. Nous avons l’impression de planer et pourtant nous nous mouvons de façon équilibrée et assurée sur la terre. Nous sommes à la fois absents et pleinement présents, débordants de vie. …Nous sommes traversés par quelque chose de précieux et de très fragile ».

« Quelle que soit la durée de cette expérience – peut-être se passe-t-elle en une fraction de seconde – elle transforme, avec une évidence indiscutable, la vie en une prise de conscience qui dépasse et déborde notre conscience existentielle et habituelle du « moi »;

K. G. Dürckheim

Des témoignages : 

« A chaque fois, je ne me suis pas sentie partir, ou déconnectée, car B* qui accompagne avec beaucoup de finesse et de justesse, s’assure que les pieds sont bien ancrés dans le sol et reste en lien tout au long de la séance. J’ai ressenti le temps, comme un moment d’éternité, une évidence. A chaque séance, j’ai ressentie cela comme une expérience tout à fait réelle, pas comme un rêve, ou le fruit d’une imagination… c’est très réel, étonnamment réel. »  

« Je suis ‘un’ avec mon ressenti sous les mains et la totalité de mon corps. C’est un moment d’accord parfait, magique !
 »

« Mes mains ont creusé l’argile et dégagé un grand cercle au centre, puis une ouverture en haut et une ouverture en bas… et alors cela s’est harmonisé… j’ai ressenti que j’étais reliée à la Terre et au Ciel en même temps ! Que tout était bien. »

« Je vis de très belles expériences, très fortes : je suis touchée, dans ma profondeur, par ce travail étonnant. Le travail que mes mains font, résonnent en moi, et me transforme à l’intérieur. Il m’est difficile d’exprimer, avec des mots, mes ressentis, tellement c’est grand, vaste, impalpable, invisible, intangible. (…) »

« Ces expériences transforment mes comportements au quotidien et m’aident à me déconditionner, à m’affirmer de plus en plus, à être moins déstabilisée dans certaines circonstances car je retrouve plus rapidement mon ancrage, un fond solide sur lequel je peux m’appuyer, un espace serein en moi, inaltérable » 

« Je me sens ancrée en Terre et reliée au Ciel. Je sens battre mon Cœur et l’émotion coule à travers mes yeux. 

Je suis touchée de toucher cette Grâce du Vivant. »

« Je vois tout ce chemin parcouru depuis tant de temps pour sentir que la Vie est en moi. 
Moi qui n’y croyais pas, qui était tellement éloignée du Vivant quand je suis venue dans le monde des humains. 
J’ai sauté bien des obstacles, des tristesses, des incompréhensions, des manques, pour être en lien avec ce Désir fondamental de la Vie. »

Un grand merci aux personnes qui ont mis en mots le témoignage de leur voyage intérieur, pourtant souvent de l’ordre de l’indicible. C’est  précieux.

Je suis témoin de quelque chose d’inexpliqué, qui me dépasse, qui nous dépasse, qui nous relie à plus grand, à plus vaste, qui est de l’ordre du mystère. Cela me touche beaucoup, et je me sens moi aussi remplie de gratitude.

Pour finir, je voudrais redire l’immense cadeau qu’a été pour moi la rencontre de la pratique du Champ d’argile. Cela me donne une grande confiance dans ce qui est au plus profond de nous, cette force énorme, tellurique ou cosmique – d’après des personnes que j’ai accompagnées -, cette intelligence de la vie qui est à l’oeuvre lorsqu’on se relie à la source intérieure. 

Confiance aussi qu’en traversant des zones d’ombre, des zones dépressives, des zones blessées, meurtries, en manque, il y a la possibilité de se relier à la Vie vivante, et de retrouver la puissance et éventuellement la douceur extrême du vivant.